mardi 1 juin 2010

Brûler dehors

J'ai écrit ce texte après avoir appris le suicide récent d'un jeune médecin, qui a emporté avec lui sa femme
et ses enfants. Un acte terrible. "Mais comment a-t-il pu en arriver là !!?? ". Incompréhension.
Et voici quelques pistes de réflexion :



Cela débute de manière insidieuse. Toujours. Juste une très légère gêne, comme un petit gravillon dans la chaussure. Pas assez gros pour faire mal, pour imposer l'arrêt immédiat et le délaçage fastidieux de cette grosse godasse de marche en montagne. Mais cependant on le sent, il se balade. Parfois il est tapi entre deux orteils, la gêne disparaît, puis il réapparaît au talon. C'est rien. Je n'ai pas tant de route à faire, encore. Je vais vite faire abstraction et l'oublier. Pas envie de m'arrêter, le sommet est accessible, la montagne est si belle...

Bien sûr, ça me rappelle ces moments difficiles, il y a quelques années. J'étais interne en cancéro. J'avais choisi ce stage en toute connaissance de cause, je voulais toucher, voir, apprendre à aider les patients douloureux, savoir "maîtriser" la morphine, apporter mes petites graines d'humanité dans ce terreau de souffrance. Cancer, douleur, fin de vie, accompagnement. Bien sûr j'avais été bien reçu, et en cadeau, j'avais aussi eu l'isolement professionnel, les chimios à prescrire viteenurgencemaintenantcarlapharmaciehospitalièrefermeà17h (à 6 patients tous arrivés à 16 h car ils n'en pouvaient plus de voir cet hôpital tous les 15 jours, de dégueuler tripes et boyaux à la seule idée de reprendre l'ambulance pour y venir). J'ai reçu dans mon petit paquet aussi des gestes hypertechniques, chronophages, difficiles, délégués à ses internes par le chef de service. Les négociations permanentes pour avoir un avis spécialisé. Les coups de gueule de l'anesthésiste ou du senior de garde qui ne veut pas se déplacer. J'ai connu le déni de la maladie, la brutalité des diagnostics et l'angoisse inimaginable de cette période, la pire, celle entre la suspicion du cancer et le résultat positif de l'anapath. C'était dur. Mais bon, j'avais pu prendre 15 jours de vacances, mis un beau pansement occlusif sur mes blessures. J'ai fini le stage tant bien que mal. Cahin-caha, mis mon moral dans ma poche en attendant le stage suivant. Et puis, ma foi, j'ai enchaîné avec mon petit caillou entre mes orteils.

Ce gravillon, qui flotte, il est là, présent. Il n'attend qu'une chose, c'est que les grains de sable du quotidien viennent s'accumuler autour de lui.

Et puis il y a un moment où ça ne va plus. Stages. Thèse. Remplacements. En libéral. Aux urgences. Au Samu. Par ici, par là. Toujours changer de manière de travailler, de cabinet, de patientèle. Pas de débriefing de la part des médecins remplacés, déjà pour beaucoup au bord de la rupture. Un chèque. Un coup de téléphone : "tu es libre dans 6 mois ? dans 2 jours ?". Et puis à côté ses propres enfants qui grandissent (je parlerai un autre jour de la joie de devenir parent en étant étudiant de D2), qui attendent tard le soir que papa rentre de son travail pour une miette d'histoire. Son couple qui implose.

Alors la médecine devient une hydre. Tentaculaire, elle pompe chaque gramme d'élan vital. Plus on lui donne, plus elle en veut. L'ambiguïté devient la règle : trop de patients, ils m'emmerdent, pas assez, je tourne en rond et je prend quelques gardes en plus. Je ne prend plus le temps de m'asseoir que j'ai déjà rédigé l'ordonnance de celui qui vient. Avant de l'avoir écouté, avant de l'avoir examiné. Et paf, voilà, toi t'as une tête d'allergique, un pshit dans le nez et on n'en parle plus, et je m'en fout de ton chat cromignon que tu veux garder mais qui déclenche tes crises d'asthme. Toi t'as mal à la cheville (fallait pas jouer à Tarzan !), une attelle et c'est plié. Moins j'écoute, et plus je prescris. Des examens, des radios, des bilans. Des traitements, anxiolytiques, antidépresseurs. C'est plus simple que de passer 1 h à faire "oui, oui" pendant que toi, malade, déprimé, triste, tu me racontes ta vie. Et puis de toute manière, vous avez tous la même chose, une patraquerie générale, une malfoutose chronique qui ressort par le nez, par la bouche, par le cul. Espèces de malades !! Je ne vois plus aucun individu, mais une masse de demandeurs, de quémandeurs de soins, de médocs, d'examens, d'affection...

Tiens, un xanax dans le tiroir du bureau, ça peut pas me faire de mal de temps en temps. Et puis je dors si mal. Un petit stilnox le soir, c'est tout bon pour une nuit sans rêve, sans cauchemar. La dépendance possible à ces médocs ? Je m'en fous, je contrôle, je sais ce que c'est... je suis toubib, quand même. Et puis au moins ça m'empêchera d'entendre ma femme qui veut me réveiller à 3h du mat pour me raconter ses histoires. Sortir avec des potes, je ne sais plus ce que c'est. Et puis mes potes, avec 10 ans de fac et de nuits de gardes derrière moi, j'en connais plus aucun en dehors de la médecine. Il sont tous pris par leur boulot. Et que je te fais un stage interCHU par-ci. Et que j'aurai un clinicat par-là. Non désolé, j'ai une garde, je remplace encore ce soir, j'anime une conf' d'internat, avec mon stage en périph', je peux pas rentrer pour une soirée, j'ai une proposition d'association à l'autre bout de la région, je suis claqué, j'ai des courriers à dicter...

Le soir après le dernier patient, je zone au cabinet, internet est mon ami. Pas envie de rentrer chez moi. Font chier, ces gosses à pleurer tout le temps. Et puis pour la voir faire la gueule, hein.... pour ce qu'on fait tous les deux... de toute manière j'arrive même plus à bander, alors à quoi bon coucher ensemble... J'ai pris du prozac, puis du deroxat, du seroplex... un jour oui, un jour non, ça dépend de ce que je trouve dans les tiroirs d'échantillons de labos. Je comprend pas qu'ils puissent avaler ça, les déprimés, j'ai l'impression que ça ne me fait ni chaud ni froid. Hin hin hin, encore un coup de placebo !

Un jour, j'ai trouvé d'autre boîtes au fond de mes tiroirs. Du skénan, de la ténormine, du valium. Une ou deux boîtes de chaque ça devrait suffire.

Un jour j'ai eu la flemme de m'asseoir pour enlever un petit caillou qui se baladait dans ma chaussure.

Et j'en suis mort.


PS : naaan, je suis pas mort, même si le début raconte des situations vécues, la fin n'est qu'une fiction, toute ressemblance avec des situations vécues voudrait dire que vous êtes en médecine ou dans une autre profession de soin. Jetez vos godasses un petit moment, asseyez-vous le long du chemin, allongez-vous et regardez le ciel en écoutant pousser l'herbe. Inspiration, expiration... c'est la vie.

6 commentaires:

D4 en plein dedans a dit…

MAIS PUBLIE DONC PAS ÇA LA VEILLE DE L'ECN!!!

(pasque sinon après "désertification médicale gnagnagna"...)

allez bon courage, contente que tu reviennes... occupes-toi bien de toi!

Guillaume a dit…

Désolé désolé désolé ... :-s
C'est une fiction, une balise, un phare. Un gros panneau ATTENTION pour justement commencer à penser à soi avant d'exploser.

J'ai pas fouillé mes tiroirs, j'ai pas pris de médocs, j'ai pas frappé mes enfants. Je suis super heureux dans mon travail, et pas un jour je n'ai regretté ce choix volontaire (et non par défaut sur un quelconque classement) que j'ai fait d'exercer la médecine générale. J'ai râlé, j'ai eu des jours où j'aurai préféré faire la grasse matinée, mais des regrets aucun !!!
Je peux faire le choix quotidien de travailler comme je veux, d'avoir la relation aux patients à la fois professionnelle et humaine. Je n'ai pas deux consultations identiques, je reste curieux et j'apprend de nouvelles choses qui m'épatent tous les jours.
Bref, médecin généraliste, libéral, heureux dans son boulot.

S'il faut un bon coup de motivation pré ECN pour ce boulot, aucun problème, j'en fait la pub !! (et même un encouragement personnalisé si tu m'envoies un mail en mp)

Merci pour le bon courage, à moi de te souhaiter un étron de mammouth pour ce we !!

docteursachs a dit…

Ben ouais... comment ne pas s'identifier à ce médecin (34 ans, comme moi!) qui a laissé probablement s'agglomérer 1 tonne de gravier dans ses pompes?

Bon, OK, j'ai pas de femme ni de gamin, mais je me suis quand même dit que si j'en arrivais là un jour, ce ne serait pas mes proches que je défigurerais avec "un objet contondant", mais plutôt la brochette de ceux qui m'auraient poussé à cette extrémité, les pires, ceux qui font que tu oublies parfois à quel point ce boulot est gratifiant et génial.

Content aussi de te lire à nouveau.

orthophoniste a dit…

Oui, ça fait peur, ce n'est malheureusement pas le privilège des employés de France Télécom ou de Renault.
Depuis deux jours on commence à s'interresser au malaise des facteurs.
Mais sur celui des libéraux; silence radio. En libéral on s'assume tout seul, dans la vie, dans le boulot, dans la mort...

Gélule a dit…

Ouch! ça fait mal!
Ton texte est... je dirait pas une grosse baffe, mais une petite claque de rappel en ce qui me concerne. Interne, pas encore installée, mais qui aurait tendance à se laisser dévorer par le boulot...
Ne pas oublier à quoi ça peut mener le caillou dans la chaussure. Comme les autres a propos, contente de te lire à nouveau!

Guillaume a dit…

Interne... Peut-être une période les plus à risque de burn-out, et qui surtout peut conditionner entièrement la vie professionnelle future. Quelques petits trucs :
- s'astreindre à un temps personnel hebdomadaire, même peu important en durée, mais surtout régulier.
- ne jamais jamais jamais rapporter du travail, des courriers, des dossiers à compléter... à la maison.

c'est déjà énorme !