mardi 8 juin 2010

Inexistant ?

Il a 90 ans, français d'Algérie, rapatrié en 1962 comme beaucoup d'autres. Depuis, il s'est posément installé dans ce petit quartier tranquille, avec ses enfants, son épouse. Bien sûr l'arrivée a été un peu chaotique, petit fonctionnaire de banque, expulsé de sa terre natale, il a été accueilli en métropole au cri de "dehors l'exploitant, mort aux colons...". C'est un tantinet blessant.

Il a fallu expliquer aux enfants certains petits détails de la vie "en France". Pourquoi il y avait une pétition à l'école pour ne pas accueillir les enfants des "pieds-noirs", pourquoi les autres parents du quartier rappelaient les enfants qui voulaient leur parler, pourquoi il n'y avait pas de toilettes dans la maison "comme là-bas" mais au fond du jardin, pourquoi la maîtresse les traitait de menteurs et les punissait quand ils disaient que les pois chiches, oui, pour de vrai, ça existe ! Pourquoi personne ne savait ce que c'était que les migas, le couscous, la frita ou la mouna.

Voilà.

Petit à petit, la vie a suivi son cours. Les enfants ont grandi, ont fait leur vie. Il a pu faire construire sa maison, toujours dans le quartier. Une nouvelle école s'est ouverte. D'autres couleurs sont apparues dans la rue, servant tour à tour de boucs émissaires : les espagnols, les portugais, les italiens, les maghrébins.... Il a avec ses amis d'outre-méditerranée recréé des amitiés, rencontré des gens du pays, comparé les mérites respectifs du pastis et de l'anisette, de la fougasse et de la kémia. Ensemble, ils ont bâti le rachis de cet endroit de la ville, construit une église au milieu des vignes. Maintenant, il y a des maisons et des immeubles partout. Le temps passe. Avec un peu de nostalgie, mais jamais de mélancolie.

Et puis il est tombé, le mois dernier. Sa fragile carcasse n'a pas supporté un pli dans le tapis et son col du fémur s'est rompu. Opéré, prothésé, envoyé en rééducation. Mais le retour à domicile paraît difficile. Il est veuf, les enfants travaillent loin, il ne peut presque plus marcher.

C'est là que le vrai problème se pose. Parce qu'il est né en Algérie, il a normalement un n° de sécu qui commence par 1 99 .. (né à l'étranger). Mais comme il s'agit d'un ancien département français, géré par les caisses de Rouen ou Nantes, on lui a attribué il y a quelques années un nouveau n° de sécu, ce qui ne l'a pas dérangé vu qu'il n'a jamais été malade. Mais du coup, comme il ne s'en est jamais servi, il a été radié des listes de la sécu. Pour les deux numéros. Pour demander à recréer son dossier, il faut la carte d'identité. Qu'il a fait pour la dernière fois en 1969. Et qu'il a perdu depuis lors, ce qui ne l'a pas dérangé vu qu'il n'en a jamais eu besoin. Pour faire la carte d'identité il faut prouver qu'il est français. Retrouver l'arbre généalogique administratif (facile, pour une famille d'immigrés espagnols en Algérie au début du XXè siècle) et les inscriptions à l'état civil (brûlé en 1962). A défaut, on peut prouver cela en montrant que l'on est inscrit à la sécu.

C'est beau. En attendant il attend dans son lit de centre de rééducation la facture de l'orthopédiste pour sa prothèse.

Photo : le sanctuaire de ND de Santa Cruz , qui surplombe la ville d'Oran, endroit mythique de la diaspora des rapatriés oranais. Le sanctuaire est toujours présent en Algérie. La statue de la vierge a été "rapatriée", comme ses enfants, à Courbessac, près de Nîmes.

6 commentaires:

ambre a dit…

oh non.... mais c'est pas vrai l'administration... c'est bizarre, mon père est né en algérie et n'a jamais eu de soucis??? je vais lui dire de se méfier...

Guillaume a dit…

C'est aussi que pour ce gentil monsieur, il ne s'est pas trop soucié non plus de ses papiers depuis trèèèèès longtemps...

Gélule a dit…

Argh. Voui, certes.

Et les assistantes sociales (ces déesses de la paperasse que j'appelais tout le temps à l'hosto quand j'avais ce genre de problème mais jamais aussi inextricable), ont-elles des idées?

Et l'aide sociale d'urgence ou équivalent ça marche pas?

Borée a dit…

Un jour ma mère a perdu son permis de conduire. Elle est née en Alsace allemande et avait passé le permis au Gabon français.
Devinez combien de temps et de démarches il lui a fallu pour récupérer un papier rose ?

Guillaume a dit…

On lui a proposé de le repasser : "ce sera plus simple" ?? :-)

Chantal a dit…

Je connais. J'ai bien mon Numéro Insee mais il fallait prouver à la SS que c'est bien mon numéro pour que les soins puissent être remboursés ou pris en charge. Cette surprise a eu lieu au moment où je me suis retrouvée hospitaliser pour une fracture du genou.
Heureusement, je garde des trucs en guise de souvenirs, la preuve était apportée par ma carte d'étudiante. Ensuite j'étais opérée, puisque le SS prenez en charge les frais. J'avais encore de la chance que cela fut réglé en un ou deux jours.

J'espère que pour ce monsieur, ce sera aussi le cas et bonne chance.