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samedi 14 août 2010

Le testament de l'ange.

Un jour, j'ai rencontré un Ange. Ne riez pas, je ne déconne pas, ça fait maintenant presque 15 ans que ça m'est arrivé, et je suis maintenant persuadé que j'ai croisé dans ma vie un authentique être surnaturel. Non non non, j'ai rien fumé... J'ai longtemps lutté contre cette idée, si éloignée du rationnel de la vie ambiante. Je crois bien n'en avoir parlé à personne, mais il faut bien que je raconte cette histoire un jour... (Bon, j'ai pas viré mystique, c'est pas un vrai ange avec des ailes et tout ça, hein, juste symboliquement parlant, mais ça compte aussi, non ?)...

Donc me voilà tout jeune carabin. Depuis deux ou trois semaines, les résultats du concours sont tombés. C'est l'été, il fait chaud, les étudiants ont pour la plupart déserté la ville après avoir passé plusieurs jours à fêter leur réussite. Blancs comme des cachets de Guronsan®, nous avons enchaîné les apéros, les grillades sur la plage, les rêves les plus fous sur les mystérieuses soirées faluche ou nos futures carrières, nos craintes du bizutage et des premières séances de dissection. Insouciant, je ne sais pas encore qu'un sujet mal distribué annulera une épreuve dans le courant de l'été, remettra en jeu le sacro-saint classement et nous obligera tous à repasser en septembre une nouvelle fois les "sciences humaines et sociales". Pour la petite histoire, tout s'est bien fini, tout le monde a été (re)pris, et quelques autres en plus... Mais pour le moment, il n'y a pour moi rien de plus beau que la vie et j'ai déjà la tête pleine de projets, à commencer par un beau voyage cet été, bien mérité, et les yeux pleins d'étoiles. C'est dans cet état d'esprit que je remets les pieds à la fac quelques jours avant de partir. Ce devait être, je crois, pour aller chercher un ultime document administratif, ou alors simplement que je n'étais pas sûr de ne pas m'être trompé en lisant les résultats et que j'avais besoin de les revoir affichés au tableau, loin de l'agitation des semaines précédentes.

Et effectivement, il n'y a plus vraiment d'agitation dans ce bâtiment. C'en est même un peu impressionnant, tellement le silence y est présent. Pour la première fois, je prends conscience de rentrer dans "mon" école. La grande porte du bâtiment médiéval qui abrite la fac n'est plus qu'à moitié ouverte, horaires d'été obligent, le concierge doit faire la sieste. Dans le grand hall, au plafond haut et ouvragé, je suis entouré des bustes de bronze d'un certain nombre d'illustres médecins. La porte de la salle des actes et celle de la salle du conseil sont ouvertes, et je peux y voir tapissant les murs, jusqu'au plafond, les dizaines de portraits des médecins issus de cette même école : Rondelet, Rabelais, Chaptal, Lapeyronie.... et combien d'autres encore. Inutile de vous dire que je me sens dans mes petits souliers. D'autant plus qu'il n'y a vraiment, mais vraiment personne, et que chaque pas résonne longtemps dans cette pièce vide.

Bien bien bien, c'est pas tout ça, mais le rosé pour ce soir est en train de se réchauffer dans mon sac, je vais vérifier une dernière fois que j'ai bien été pris et que je ne me suis pas trompé de ligne. Sur le grand panneau des résultats, un bon millier de noms, associés à un chiffre. Depuis quelques semaines, les "P2" s'en sont donné à cœur joie, raturant, recherchant le premier, le dernier, y ajoutant des commentaires sur les classements, les noms de famille... pas toujours très fin, comme humour, mais il paraît qu'il faudra s'y habituer... Je cherche, avec encore une petite boule d'angoisse au ventre... ouf, c'est bon, je suis reçu !!! Je me retourne rassuré, et PAF, je me trouve nez à nez avec mon ange. Bon, pas vraiment avec des plumes, en fait d'ange, il ressemble plutôt à un petit vieux tout ridé, en costume, l'œil rieur et pétillant, s'appuyant sur sa canne pour enchaîner ses quelques pas.

- Alors, ça a marché ?
- Euuh... oui, j'ai eu mon concours...
- Bon, alors, vous devez avoir passé plusieurs mois dans le doute non ? Dites-vous bien que maintenant, quoi qu'il arrive, vous finirez par devenir médecin un jour. Soignant. Et ce n'est pas rien... vous avez cinq minutes ? Asseyons-nous, voulez-vous ?

Impressionné, je l'ai suivi sur quelques mètres, jusqu'à un banc du dernier rang de la salle des actes, ne sachant trop quoi dire, ne sachant trop quoi faire. Alors je l'ai écouté. Ce serait trop long de vous raconter le détail, d'autant plus que je ne me souviens pas de tout. Je ne sais pas vraiment si cela a duré cinq ou vingt minutes. Je me souviens de l'émotion, du regard, du son de la voix. Il ne m'a rien dit de lui. Il m'a juste parlé de la place du médecin dans la relation de soin, et de la confiance aveugle que beaucoup mettent en ce professionnel. Il m'a parlé de la responsabilité qu'a le soignant vis à vis de ses émotions, au delà de l'excellence technique qu'il doit viser. Qu'il doit apprendre à les connaître, ces émotions, et à les reconnaître, pour les utiliser ou les cacher à bon escient au cours de la consultation. Que si le silence est souvent riche en révélations, rien n'est pire que le silence du soignant face à un questionnement d'un patient. Que les émotions ressenties lors d'une consultation peuvent interférer sur la consultation suivante. Comment rassurer et recueillir des confidences de quelqu'un d'anxieux sur une pathologie bénigne, quand vous venez d'annoncer une maladie incurable à votre patient précédent !! Puis il m'a donné une petite pochette, une simple pochette perforée en plastique transparent, comme j'en avais des centaines dans mes classeurs de cours de P1. A l'intérieur, trois photocopies d'articles de revues. Quelques simples pages. Des sujets tournant autour du thème de la conversation, de la relation entre soignant et soigné, de la gestuelle de l'un et de l'autre, de l'importance de l'expression du visage, des cicatrices émotives qui y sont laissées par nos patients.

Je feuilletais ces articles, quand j'ai entendu le banc craquer, je sentais qu'il se levait. Lorsque j'ai quitté la salle des actes pour retourner dans le hall, quelques secondes plus tard, il n'y avait plus personne.

Vrai de vrai !!!

Illustration du début du texte : "l'ange rieur", cartulaire du prieuré de la Haye-aux-Bonshommes, BM d'Angers, ms 0856, f. 207v, XVè~XVIè s.

mardi 8 juin 2010

Inexistant ?

Il a 90 ans, français d'Algérie, rapatrié en 1962 comme beaucoup d'autres. Depuis, il s'est posément installé dans ce petit quartier tranquille, avec ses enfants, son épouse. Bien sûr l'arrivée a été un peu chaotique, petit fonctionnaire de banque, expulsé de sa terre natale, il a été accueilli en métropole au cri de "dehors l'exploitant, mort aux colons...". C'est un tantinet blessant.

Il a fallu expliquer aux enfants certains petits détails de la vie "en France". Pourquoi il y avait une pétition à l'école pour ne pas accueillir les enfants des "pieds-noirs", pourquoi les autres parents du quartier rappelaient les enfants qui voulaient leur parler, pourquoi il n'y avait pas de toilettes dans la maison "comme là-bas" mais au fond du jardin, pourquoi la maîtresse les traitait de menteurs et les punissait quand ils disaient que les pois chiches, oui, pour de vrai, ça existe ! Pourquoi personne ne savait ce que c'était que les migas, le couscous, la frita ou la mouna.

Voilà.

Petit à petit, la vie a suivi son cours. Les enfants ont grandi, ont fait leur vie. Il a pu faire construire sa maison, toujours dans le quartier. Une nouvelle école s'est ouverte. D'autres couleurs sont apparues dans la rue, servant tour à tour de boucs émissaires : les espagnols, les portugais, les italiens, les maghrébins.... Il a avec ses amis d'outre-méditerranée recréé des amitiés, rencontré des gens du pays, comparé les mérites respectifs du pastis et de l'anisette, de la fougasse et de la kémia. Ensemble, ils ont bâti le rachis de cet endroit de la ville, construit une église au milieu des vignes. Maintenant, il y a des maisons et des immeubles partout. Le temps passe. Avec un peu de nostalgie, mais jamais de mélancolie.

Et puis il est tombé, le mois dernier. Sa fragile carcasse n'a pas supporté un pli dans le tapis et son col du fémur s'est rompu. Opéré, prothésé, envoyé en rééducation. Mais le retour à domicile paraît difficile. Il est veuf, les enfants travaillent loin, il ne peut presque plus marcher.

C'est là que le vrai problème se pose. Parce qu'il est né en Algérie, il a normalement un n° de sécu qui commence par 1 99 .. (né à l'étranger). Mais comme il s'agit d'un ancien département français, géré par les caisses de Rouen ou Nantes, on lui a attribué il y a quelques années un nouveau n° de sécu, ce qui ne l'a pas dérangé vu qu'il n'a jamais été malade. Mais du coup, comme il ne s'en est jamais servi, il a été radié des listes de la sécu. Pour les deux numéros. Pour demander à recréer son dossier, il faut la carte d'identité. Qu'il a fait pour la dernière fois en 1969. Et qu'il a perdu depuis lors, ce qui ne l'a pas dérangé vu qu'il n'en a jamais eu besoin. Pour faire la carte d'identité il faut prouver qu'il est français. Retrouver l'arbre généalogique administratif (facile, pour une famille d'immigrés espagnols en Algérie au début du XXè siècle) et les inscriptions à l'état civil (brûlé en 1962). A défaut, on peut prouver cela en montrant que l'on est inscrit à la sécu.

C'est beau. En attendant il attend dans son lit de centre de rééducation la facture de l'orthopédiste pour sa prothèse.

Photo : le sanctuaire de ND de Santa Cruz , qui surplombe la ville d'Oran, endroit mythique de la diaspora des rapatriés oranais. Le sanctuaire est toujours présent en Algérie. La statue de la vierge a été "rapatriée", comme ses enfants, à Courbessac, près de Nîmes.

lundi 7 juin 2010

Théâtral

En Italie, on ne dit pas "je suis médecin" mais "je fais le médecin" (faccio il medico). Comme si l'expression verbale reconnaissait clairement qu'il s'agit d'un rôle (social, humain, professionnel... peu importe, en fait). C'est la fusion entre l'être et le faire qui aboutit, je pense, à la déshumanisation possible de mon métier. N'est-elle pas là, la véritable maladie de Sachs ? En étant conscient que je joue à être médecin, je peux continuer à exister en tant qu'être humain.

(et si un jour je n'aime plus ce que je fais, je peux changer de rôle sans m'amputer d'une partie de mon être)

La manière de parler ne reflète-t-elle pas la manière d'exercer ce métier ?

dimanche 23 mai 2010

Flic-flac-floc


C'est chouette de déboucher des oreilles, surtout en été !

Parfois il le sait déjà, un peu gêné, ou décontracté, c'est selon... : "Je viens tous les six mois car je fais beaucoup de cire". Mais d'autres fois, c'est la surprise : "C'est bizarre, je n'entends plus rien du tout, mais j'ai pas mal, vous croyez que c'est une otite ?".

Je prend mon totoscope (© Maëlle, 3 ans 1/2) et c'est là que je le vois, tapi au fond du conduit auditif externe : le bouchon !!! Magnifique, imposant, tel Haroun-el-Poussah sur son coussin, essayant de s'étendre dans toute la largeur de l'étroit couloir, obstruant avec grâce l'orifice dont la perméabilité serait pourtant bien utile pour regarder la télé sans réveiller les voisins...

Monsieur, soyez fort, il va falloir opérer.

Alors j'ouvre mon placard magique, et, bravant la tentation de prescrire en une minute un quelconque diluant chimique à mettre dans les oreilles, efficace une fois sur cinq, j'empoigne ma gamelle, mon haricot et une bonne grosse seringue de 50cc. J'ai vite abandonné la poire à double orifice qui ne coule jamais par le bon côté, dont la valve se coince, qui met des plombes à se remplir... La serviette est dépliée, bien calée dans le col de la chemise, débordant largement sur les genoux du sujet. Un peu d'eau tiède ("ça ira comme ça, c'est pas trop chaud ?") et c'est parti. Le haricot collé contre le cou, il faut alors que j'essaie de remplir la boîte cranienne du susdit patient avec le contenu de cette grosse seringue. Bien sûr, ça ne marche pas, et toute l'eau ressort violemment en flux parfaitement opposé à celui que j'essaie d'infiltrer avec le maximum de pression. Ce qui donne une bel effet connu sous le nom de ressac. Mais ce qui peut paraître normal en mer d'Iroise l'est moins sur une table d'examen. Les gouttelettes se font gouttes, puis éclaboussures. Et puis ça coule entre le haricot et la peau, y'a une goutte qui descend dans le cou, là, ça gratte !! Mais tenez-la donc horizontale cette satanée gamelle. Voilà ça y est vous en avez plein les genoux. Y'a une flaque par terre où un gnome de 2 ans, qui regarde son papa se faire laver la cervelle par l'oreille, prend plaisir à barboter.

Ayé, un jus jaunâtre commence à sortir de l'orifice, il est bientôt mûr ! Un dernier p'tit coup. Et pschit !! Plop !! Une boulasse noire-orangée vient de tomber au fond du réceptacle. Allez, courage, plus qu'une oreille !!

Mais vient alors le moment de ranger ma pelle et mon seau. Il faut s'ébrouer, s'essuyer, éponger les traces de la bataille de bombes à eau qui vient de se passer. On rit "heureusement qu'il y a du soleil, je vais vite sécher" . Et en plus il entend !! Miracolo !! Le temps de redevenir des adultes, carte vitale, dossier, chèque, et on se quitte alors avec un petit sourire au fond des yeux, l'impression d'avoir passé un moment de jeu trop court, en espérant que les vagues ne viennent pas trop vite faire fondre notre beau château.

PS : je raconte n'importe quoi, parfois c'est vraiment galère à enlever avec le sourire, ce @&!qs%prx# de sale $zojc£&@!! de bouchon de mer&§§§@xprx#*, mais avec un minimum de fierté et de ténacité, on y arrive. C'est pas une ridicule p'tite boule de cire de §("@?*!! qui va m'emmerder, non mais !!!

lundi 16 mars 2009

Illumination


55 ans, ancienne hippie, actuellement elle pratique l'ostéopathie humaine et vétérinaire (si, si, ça ne s'invente pas ...). Elle vient me voir ce matin pour une tendinite du coude, depuis qu'elle a fait des manipulations ostéo sur les vertèbres cervicales d'un cheval (soit dit en passant, ça doit pas être évident...)
Soudain, alors qu'elle m'explique une dixième fois les mouvements pour "remettre en place" les vertèbres d'un cheval, gros silence, éclair dans les yeux... :

- ça y est, je sais pourquoi j'ai mal dans tout le bras alors que je ne me suis fait mal qu'au coude, c'est parce qu'il y a à cet endroit mon méridien de l'intestin qui passe. Faut que je modifie mes heures de repas !

- voui voui voui...

samedi 28 février 2009

Grrrrrrrrrrr.....


Ce matin, je lui pose un implant contraceptif: 24 ans, "socialement difficile", 2 enfants placés depuis 2 mois, une vie sexuelle anarchique, sans contraception, sans protection...
Bref, consultation et pose tout à fait normales, un peu de stress de la piqûre, détente, mise en condition, respiration... normal. Dernière question avant la pose :" ok, vous n'êtes pas enceinte ?" " non, j'ai eu mes règles il y a 3 jours"... c'est parti...
Et l'implant une fois posé, bandage fait, papiers remplis : "je suis bien contente, et tranquille de ce côté-là maintenant, parce que je pense que mes règles, cette fois-ci, c'était sans doute une fausse couche. Il y avait des caillots gros comme ça, et ça m'a fait bien mal!"

Grrrr, ç'aurait été sympa de me le dire avant la pose, madame, on aurait pu vérifier...

En illustration, papyrus égyptien de Carlsberg VIII, traité gynécologique (XIIè dynastie, 1991-1786 av. JC) : " Autre méthode pour distinguer une femme qui engendrera, d'une qui ne le fera pas. Fumigez ses parties avec des excréments d'hippopotame. Si elle vomit immédiatement, elle n'enfantera jamais. Si elle laisse aussitôt s'échapper des vents de son derrière, alors, elle enfantera."

vendredi 20 février 2009

La noria


Elle a 18 ans. Elle arrive du Cameroun, envoyée par sa famille en France pour avoir plus de chances dans la vie. Accueillie par des cousins, elle fait connaissance avec la vie moyenne d'un immeuble gris de banlieue parisienne. Ni défavorisée, ni favorisée, la banlieue, juste anonyme. Elle s'accroche. Elle passe un bac pro. Elle fréquente un voisin, un beau black sénégalais. Ils flirtent un peu, puis beaucoup.  Il finit son apprentissage: il sera électricien, il sait qu'il aura toujours du travail. Il pourra lui offrir un chez-eux. C'est de l'autre côté de Paris... Tant pis, à deux, on n'est jamais seule.

Elle a 20 ans. Elle ose lui dire qu'elle a un retard de règles, même si elle sait qu'il n'a pas trop envie d'avoir un enfant. Il n'a tellement pas envie qu'il la frappe. Une fois. Puis une deuxième fois car elle ne veux pas avorter. Il part, ne rentre pas de quelques jours. Elle est seule, avec son ventre qui s'arrondit. Il revient, mais ne lui parle plus. Du tout. Dans le même studio, c'est pas facile. Il se met de plus en plus en colère, tout seul, sans lui parler. Elle a peur. Un jour il revient avec un ami : "tu pars, c'est pour t'aider à porter tes affaires".

Elle a 21 ans. Elle est maman. Elle a trouvé un meublé à la journée, puis s'est fait héberger chez des connaissances. Ses cousins ne peuvent plus l'accueillir, avec un bébé de 6 mois, c'est vraiment pas possible. Son temps se passe entre la sécu, la PMI, les assistantes sociales, mais surtout en tête à tête avec son bébé. Lui, il tête. Il tête tout le temps. Pour exister, pour survivre. Dix fois, quinze fois par jour il demande le sein. Elle le garde contre sa peau, lui donne son lait. C'est tout ce qu'elle a à lui offrir, ce qui sort de ce corps qui maigrit, qui s'épuise.

Elle a 22 ans. Un soir, dans un couloir, un homme lui barre le passage. Elle a crié. Elle a griffé. Personne n'a entendu. Elle est restée couchée à pleurer dans ce couloir noir une partie de la nuit. Puis quand elle a senti ses seins se gonfler de lait, elle s'est relevée, est retournée vers son petit homme qui l'attendait sans comprendre pourquoi cette absence. Elle a ravalé ses larmes et repris sa vie. Seule. En silence.

Elle a 23 ans. Elle se sent plus légère. Elle a trouvé un amoureux. Un antillais. Il veut l'emmener, lui faire changer de vie, accueillir ce grand garçon. Il habite dans le sud. Elle laisse Paris et ses plaies pour s'installer là-bas, il lui paie un studio, car il travaille et voyage beaucoup. Elle aime ce soleil méditerranéen, même si elle ne sort pas beaucoup, restant coincée chez elle par son petit de presque 2 ans. Malgré les précautions, elle se rend compte qu'elle est enceinte. Il lui dit qu'il a déjà une famille: une femme, trois enfants, une maîtresse suffisent à son bonheur. Il ne veut pas d'autre enfant... Elle cède, elle met fin à cette grossesse. L'homme ne reviendra pas.

Le petit est souvent malade, elle se sent très fatiguée, elle va beaucoup chez le docteur, pour elle ou pour lui. Ou simplement pour parler, pour déposer sa solitude. Elle s'affaiblit et tombe facilement malade : endométrite post-IVG, crise de paludisme, anémie qui révèle une thalassémie. C'est beaucoup en quelques mois, pour une seule personne, qui vit en vase clos 24h/24 avec un jeune enfant, qui demande le sein à tout va. On remet en branle la PMI, des visites à domicile, une association de parents isolés, une place en halte garderie pour la libérer un peu. Mais la solitude est trop forte. Elle rend les clés de son studio, invitée par une tante à la rejoindre à Toulouse.

Elle a encore 23 ans. Elle a déménagé pour la seconde fois en moins d'un an. Nouvelle ville, nouvelle chambre. Elle veut repartir. Elle réussit à arrêter d'allaiter son petit garçon de 2 ans. Elle veut faire une formation d'auxiliaire de soins. Il va en halte garderie une ou deux demi-journée par semaine, mais il faudrait une crèche pour qu'elle puisse s'inscrire à sa formation.

Ce soir elle appelle en pleurs le docteur de son ancienne ville. Après deux mois d'accueil, la tante compatissante lui a dit que pour payer son loyer, ce serait bien qu'elle fasse un peu le trottoir. Sinon, elle ne la garde plus, elle et son enfant. D'ailleurs elle lui a déjà préparé ses affaires pour qu'elle trouve un nouveau logement.

ça ne s'arrêtera donc jamais ... ???

mardi 3 février 2009

La faucheuse est farceuse


" - Et bien, vous connaissez mon voisin, en parfaite santé. Ben hier, il s'est couché pour faire la sieste, comme d'habitude. Vous me croirez pas : quand il s'est réveillé, et ben il était mort ! Tout raide ! "

" - C'est pas banal... "

lundi 19 janvier 2009

Et aujourd'hui, ce sera avec ou sans gêne ?


"Euh, excusezoidevousdemanderpardon mais, euh, votre musique dans la salle d'attente, euh, en fait le CD doit être rayé et, euh... on n'a pas osé l'arrêter, ni vous le dire, mais là ça fait une heure qu'on entend les 5 mêmes secondes et là, euh , enfin avec ma migraine c'est pas facile..."

"Ah non, c'est vous qui me remplissez mon chèque, j'ai été secrétaire pendant 15 ans, et maintenant j'en ai marre d'écrire..."

"J'ai 41° de fièvre et je viens en consultation (et je me paye le luxe de faire passer un bébé devant moi)..."

"Mon petit (il a 20 ans) a vomi hier, une fois, et là il a 38. Vous pouvez passer à la maison pour lui faire un arrêt de travail ?"


mardi 9 décembre 2008

Merci monsieur Laënnec


J'aime écouter la musique des corps. 

Lors de mes premiers contacts avec le vaste monde de la maladie, le contact auditif avec les malades était surtout objet de curiosité, rarement de dégoût (sauf si l'odeur y était associée), et surtout de beaucoup de questionnements sur mes capacités auditives : mais pourquoi donc n'entends-je rien alors que tout le monde autour de ce lit acquiesce gravement quand le professeur dit qu'il y a un magnifique souffle systolique de 3/6, associé à un mémorable frottement péricardique et en plus des crépitants des bases pulmonaires ?

Et puis en plus, j'étais fâché avec mon stéthoscope. Roulé dans la poche de ma blouse, je ne pouvais l'en extraire sans faire tomber tout le contenu de celle-ci. Les embouts dépassant avaient une satanée tendance à s'accrocher à tous les coins de portes, et à s'arracher. Et mettre un stétho dans une oreille sans se rendre compte qu'il n'y a plus l'embout en caoutchouc, ça fait très mal ! Malgré toutes ces misères, je me rendais bien compte qu'il y avait quelque chose d'important dans cet objet. Mon stéthoscope... Le tout premier instrument médical que j'aie acheté. Malgré les prix obtenus par la corpo, il me semblait bien cher pour ma tirelire de jeune P2. Avec ce tuyau au tour du col de ma (toute neuve elle aussi) blouse blanche encore amidonnée, je faisais vraiment docteur maintenant. Ce n'est pas pour rien que les valises de déguisement de docteur en comportent toujours un ! 

Après m'être bien regardé dans le miroir du couloir, en blouse avec mon stétho autour du cou, ou plié dans la poche droite, ou  bien roulé dans la poche gauche... pour choisir la place qu'il garderait durant mes années d'externe, il  bien fallu aller à l'hôpital. Et là... rien. Le grand silence. Première constatation : mettre les embouts à l'endroit (vers l'avant, et non vers l'arrière), c'est mieux... 
Au deuxième essai : une vague de glouglou crrTOUMpshh khkhkhscrat ssshhhhTAglorblglorbl a submergé mes oreilles vierges. Il faut être honnête, malgré les efforts désespérés de l'interne ou du chef de clinique qui nous recevait une ou deux fois par semaine, il a vraiment fallu plusieurs mois pour que je puisse séparer les bruits les uns des autres, leur donner une image mentale, les localiser dans la carcasse plus ou moins résonnante qui leur donnait vie.

Et puis un jour, alors que, comme tout le monde je faisais très sérieusement mmh mmh, l'air inspiré, en passant mon écouteur (après mes dix camarades du jour) sur le même thorax: ...... TOUM...fffffff...TA..... TOUM.....fffff....TA.       

Glps. ça recommence : TOUM...fff...TA...

Hé

Hé les copains !

HE, Y'A UN TRUC, là, un bidule... j'ai entendu "fff". C'est un souffle, non ? Et pis le monsieur, il a le cœur qui bat !!!! Trop génial !!! Et pis quand il respire on entend l'air dans ses tuyaux !!! Et même dans son ventre !!!!

Depuis ce jour, j'adore écouter la musique des corps !

PS : anecdote du jour, un p'tit bonhomme de 4 ans me demande "pourquoi t'as 2 testoscopes ?" moi: "ben passeque j'ai 2 oreilles" lui: "t'as raison, comme ça t'entends 2 fois plus mieux".....  

mercredi 1 octobre 2008

Evel an Ankoù heoliet

 Ce qu'il y a de bien dans nos régions méditerranéennes, en début d'année scolaire, c'est que l'on rencontre plein de gens qui déménagent pour mettre leurs problèmes au soleil. On ne sait jamais, peut-être qu'avec une mine bien bronzée, tout changera... Malgré le succès de films comme "Bienvenue chez les Ch'tis", il persiste bien une attirance compulsive vers un certain nombre de clichés météorologiques. Le ciel bleu, la végétation vert sombre, la mer azur, plate et sans marée, les cigales (qui, il faut le rappeler, ne chantent que deux mois par an) et le pastis existent bel et bien, mais peuvent n'être qu'un miroir aux alouettes.

C'est comme cela que j'ai fait la connaissance de l'histoire bretonne de l'Ankou, le collecteur des âmes des défunts dans sa charrette grinçante, mais d'une manière un peu particulière.

Elle a toujours vécu en région parisienne et vient juste de prendre sa retraite. Elle n'a pas de famille la retenant là-bas et vit en couple avec un breton depuis plusieurs années. Ils ont donc décidé de tout planter pour venir vivre des vacances perpétuelles sous le soleil. Ce n'est pas facile tous les jours, il a un caractère bien trempé. Il est veuf depuis quelques années, mais dans sa maison, son ancienne femme est toujours présente. Ses robes sont toujours dans la penderie, son sac de plage est encore prêt à partir, son bol et son chocolat (la même boîte qui n'a plus été ouverte depuis...) sont prêts pour le petit déjeuner et on ne refait pas la peinture car ce sont ces couleurs-là qu'elle avait choisies. Du coup, il est un peu difficile de refaire une place en tant que femme dans ce lieu (!). Réfléchissant avec mes pauvres cases méditerranéennes, évoquant une souffrance liée à un deuil pathologique, je pose naïvement la question de toutes ces persistances d'objets de la défunte. "Mais c'est à cause de l'Ankou, on ne sait jamais quand il va passer, alors on laisse tout en l'état".... Qu'es aquò qu'aqueste bestiòla ...? me dis-je donc méridionalement... J'ai donc appris plein de choses sur les légendes de la lande bretonne et de ce faucheur d'âmes. J'imagine donc maintenant toutes les maisons bretonnes remplies des affaires des défunts, que l'on ne touche plus de peur de faire rater le coche à l'âme en attente. 

Mais les vivants restants, ils les rangent où, leurs affaires ???

Merci au dictionnaire Freelang pour la traduction du titre.

mercredi 10 septembre 2008

Omnipotens medicus est.


Dites, docteur....

- je viens d'arriver dans cette ville, vous savez si je vais avoir des allergies ?
- ça fait un an que je ne fais plus de sport et que je mange, des sandwiches,  une fois par jour. Vous n'auriez pas un truc pour que je perde du poids ?
- vous n'auriez pas un médicament ou un truc pour arrêter d'être homosexuel ?
- vous connaissez les horaires de la pharmacie ?
- vous avez le numéro de téléphone du podologue ?
- le spécialiste, vous savez s'il a des rendez-vous la semaine prochaine ?
- vous savez si ma mutuelle rembourse les patches de nicotine ?
- vous savez si je peux prendre du cialis sans que ma femme le sache ?
- vous pouvez appeler mon frère pour lui dire que je suis déprimée, ça fait 45 messages que je lui laisse depuis ce matin et il veut pas me répondre...
- vous savez si je peux manger les épinards sauvages qui poussent devant votre salle d'attente ?
- c'est une connerie, ce que je suis en train de faire ?
- j'ai fait ce régime, vous savez bien, celui des sportifs !
- le médicament rond, là, rose, dans la boîte bleue et blanche, vous voyez pas ?
- vous pouvez voir sur ma carte vitale si mes vaccins sont à jour ?
- il fera beau demain ?
... et l'inimitable "connaissez-vous la physiologie de la patate ?"

Quel beau métier !!!

dimanche 24 août 2008

Le Samu s'amuse... le samu ça m'use ?


Régulation libérale : (traduction : un généraliste au samu pour éponger les appels qui ne nécessitent pas l'envoi d'une équipe de réanimation et limiter les appels au médecin de garde )

Petit florilège des motifs d'appel au centre 15 ce dimanche soir...

- j'ai fais l'amour pour la première fois il y a 1 semaine, j'ai pris 1 cp de pilule le lendemain (pas la pilule du lendemain), ça peux me rendre stérile ?
- j'ai pris plein de médicaments ce soir, du tercian je crois, mais je me souviens pas ce que c'était car j'ai aussi avalé les boîtes
- mon pere il voit des araignées ds la piscine
- vite je veux arreter de boire MAINTENANT, il faut venir me chercher pr m'amener à l'hopital
- j'ai accouché il y a 3 jours, j'ai les seins qui gonflent, c'est grave ?
- j'ai vu le médecin de garde ce matin pour une angine mais j'ai peur de prendre les médicaments qu'il m'a marqué. La boite est sur la table de la cuisine et je sais pas ce qu'il faut que j'en fasse.
- j'ai mal aux dents, ça peut être un infarctus ?
- je mange plus depuis le mois de mai, et ce soir, je crois que ça va me faire mourir...
- elle s'est trompé de médoc, elle a pris mon tranxène, et maintenant elle dort...
- mon fils vomit, je voudrais une ambulance
- mon gamin de 5 ans a avalé le ressort de la pince à linge, l'acidité de l'estomac, ça va le dissoudre ?
- j'ai mis à mon bébé un suppo de laxatif taille adulte
- j'ai une bague coincée au doigt, les pompiers veulent pas venir, vous pouvez m'envoyer un médecin ?
- j'ai beau chercher, je retrouve pas mon tampon
- je suis enceinte de 7 mois, je viens de faire 8h de voiture (oui, on vient tous les ans dans le même camping) et je contracte, c'est pas grave, hein ?
- j'ai une carie depuis 6 mois sur une dent de sagesse
- j'ai le hoquet
- j'ai une liste de médicaments, vous pouvez me faxer une ordonnance ?
- il a voulu se jeter par la fenêtre, alors on l'a attaché sur son matelas, on fait quoi maintenant ?
- mon voisin cause avec Dieu, ça m'inquiète...
- j'ai voulu pourrir le repas de famille de ce soir, alors j'ai pas pris mon traitement antiepileptique, et maintenant, le repas est fini, j'ai fait une crise en rentrant chez moi. Je peux pas conduire, je voudrais une ambulance pour rentrer chez moi.