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samedi 3 juillet 2010

Baromètre

Certains éléments (de la vie professionnelle) qui m'indiquent quand mon travail est de moins bonne qualité :

- quand j'intercale des rendez-vous toutes les 15 min en sachant pertinemment que je serai incapable d'être ponctuel...
- quand mon bloc sténo sur lequel je note les "choses à faire" se remplit de courriers à taper, d'appels téléphoniques à donner, de fax à envoyer, de demande d'ALD à rédiger...
- quand j'ai des post-it qui passent d'une semaine à l'autre de l'agenda, et que je colle les uns sur les autres...
- quand la pile des revues à lire, encore dans leur emballage, grandit, grandit....
- quand je pose des questions avant de laisser la parole au patient...
- quand je regarde mes mails en douce pendant que la personne en face de moi me parle de ses soucis...
- quand je ne prend pas le temps de passer l'aspirateur et que les moutons de poussière s'entassent sous la table d'examen...
- quand je n'apporte pas les chèques à la banque...
- quand je note moins de détails dans le dossier...
- quand je ne range pas les jouets du coin enfants...
- ...

Pour le côté familial, c'est perso, mais il peut y avoir une liste au moins aussi longue !!!...


Bref, il est temps de partir un peu. Bonnes vacances et bon été à tous et à toutes :-) !!!


mardi 8 juin 2010

Inexistant ?

Il a 90 ans, français d'Algérie, rapatrié en 1962 comme beaucoup d'autres. Depuis, il s'est posément installé dans ce petit quartier tranquille, avec ses enfants, son épouse. Bien sûr l'arrivée a été un peu chaotique, petit fonctionnaire de banque, expulsé de sa terre natale, il a été accueilli en métropole au cri de "dehors l'exploitant, mort aux colons...". C'est un tantinet blessant.

Il a fallu expliquer aux enfants certains petits détails de la vie "en France". Pourquoi il y avait une pétition à l'école pour ne pas accueillir les enfants des "pieds-noirs", pourquoi les autres parents du quartier rappelaient les enfants qui voulaient leur parler, pourquoi il n'y avait pas de toilettes dans la maison "comme là-bas" mais au fond du jardin, pourquoi la maîtresse les traitait de menteurs et les punissait quand ils disaient que les pois chiches, oui, pour de vrai, ça existe ! Pourquoi personne ne savait ce que c'était que les migas, le couscous, la frita ou la mouna.

Voilà.

Petit à petit, la vie a suivi son cours. Les enfants ont grandi, ont fait leur vie. Il a pu faire construire sa maison, toujours dans le quartier. Une nouvelle école s'est ouverte. D'autres couleurs sont apparues dans la rue, servant tour à tour de boucs émissaires : les espagnols, les portugais, les italiens, les maghrébins.... Il a avec ses amis d'outre-méditerranée recréé des amitiés, rencontré des gens du pays, comparé les mérites respectifs du pastis et de l'anisette, de la fougasse et de la kémia. Ensemble, ils ont bâti le rachis de cet endroit de la ville, construit une église au milieu des vignes. Maintenant, il y a des maisons et des immeubles partout. Le temps passe. Avec un peu de nostalgie, mais jamais de mélancolie.

Et puis il est tombé, le mois dernier. Sa fragile carcasse n'a pas supporté un pli dans le tapis et son col du fémur s'est rompu. Opéré, prothésé, envoyé en rééducation. Mais le retour à domicile paraît difficile. Il est veuf, les enfants travaillent loin, il ne peut presque plus marcher.

C'est là que le vrai problème se pose. Parce qu'il est né en Algérie, il a normalement un n° de sécu qui commence par 1 99 .. (né à l'étranger). Mais comme il s'agit d'un ancien département français, géré par les caisses de Rouen ou Nantes, on lui a attribué il y a quelques années un nouveau n° de sécu, ce qui ne l'a pas dérangé vu qu'il n'a jamais été malade. Mais du coup, comme il ne s'en est jamais servi, il a été radié des listes de la sécu. Pour les deux numéros. Pour demander à recréer son dossier, il faut la carte d'identité. Qu'il a fait pour la dernière fois en 1969. Et qu'il a perdu depuis lors, ce qui ne l'a pas dérangé vu qu'il n'en a jamais eu besoin. Pour faire la carte d'identité il faut prouver qu'il est français. Retrouver l'arbre généalogique administratif (facile, pour une famille d'immigrés espagnols en Algérie au début du XXè siècle) et les inscriptions à l'état civil (brûlé en 1962). A défaut, on peut prouver cela en montrant que l'on est inscrit à la sécu.

C'est beau. En attendant il attend dans son lit de centre de rééducation la facture de l'orthopédiste pour sa prothèse.

Photo : le sanctuaire de ND de Santa Cruz , qui surplombe la ville d'Oran, endroit mythique de la diaspora des rapatriés oranais. Le sanctuaire est toujours présent en Algérie. La statue de la vierge a été "rapatriée", comme ses enfants, à Courbessac, près de Nîmes.

lundi 7 juin 2010

Théâtral

En Italie, on ne dit pas "je suis médecin" mais "je fais le médecin" (faccio il medico). Comme si l'expression verbale reconnaissait clairement qu'il s'agit d'un rôle (social, humain, professionnel... peu importe, en fait). C'est la fusion entre l'être et le faire qui aboutit, je pense, à la déshumanisation possible de mon métier. N'est-elle pas là, la véritable maladie de Sachs ? En étant conscient que je joue à être médecin, je peux continuer à exister en tant qu'être humain.

(et si un jour je n'aime plus ce que je fais, je peux changer de rôle sans m'amputer d'une partie de mon être)

La manière de parler ne reflète-t-elle pas la manière d'exercer ce métier ?

mardi 1 juin 2010

Brûler dehors

J'ai écrit ce texte après avoir appris le suicide récent d'un jeune médecin, qui a emporté avec lui sa femme
et ses enfants. Un acte terrible. "Mais comment a-t-il pu en arriver là !!?? ". Incompréhension.
Et voici quelques pistes de réflexion :



Cela débute de manière insidieuse. Toujours. Juste une très légère gêne, comme un petit gravillon dans la chaussure. Pas assez gros pour faire mal, pour imposer l'arrêt immédiat et le délaçage fastidieux de cette grosse godasse de marche en montagne. Mais cependant on le sent, il se balade. Parfois il est tapi entre deux orteils, la gêne disparaît, puis il réapparaît au talon. C'est rien. Je n'ai pas tant de route à faire, encore. Je vais vite faire abstraction et l'oublier. Pas envie de m'arrêter, le sommet est accessible, la montagne est si belle...

Bien sûr, ça me rappelle ces moments difficiles, il y a quelques années. J'étais interne en cancéro. J'avais choisi ce stage en toute connaissance de cause, je voulais toucher, voir, apprendre à aider les patients douloureux, savoir "maîtriser" la morphine, apporter mes petites graines d'humanité dans ce terreau de souffrance. Cancer, douleur, fin de vie, accompagnement. Bien sûr j'avais été bien reçu, et en cadeau, j'avais aussi eu l'isolement professionnel, les chimios à prescrire viteenurgencemaintenantcarlapharmaciehospitalièrefermeà17h (à 6 patients tous arrivés à 16 h car ils n'en pouvaient plus de voir cet hôpital tous les 15 jours, de dégueuler tripes et boyaux à la seule idée de reprendre l'ambulance pour y venir). J'ai reçu dans mon petit paquet aussi des gestes hypertechniques, chronophages, difficiles, délégués à ses internes par le chef de service. Les négociations permanentes pour avoir un avis spécialisé. Les coups de gueule de l'anesthésiste ou du senior de garde qui ne veut pas se déplacer. J'ai connu le déni de la maladie, la brutalité des diagnostics et l'angoisse inimaginable de cette période, la pire, celle entre la suspicion du cancer et le résultat positif de l'anapath. C'était dur. Mais bon, j'avais pu prendre 15 jours de vacances, mis un beau pansement occlusif sur mes blessures. J'ai fini le stage tant bien que mal. Cahin-caha, mis mon moral dans ma poche en attendant le stage suivant. Et puis, ma foi, j'ai enchaîné avec mon petit caillou entre mes orteils.

Ce gravillon, qui flotte, il est là, présent. Il n'attend qu'une chose, c'est que les grains de sable du quotidien viennent s'accumuler autour de lui.

Et puis il y a un moment où ça ne va plus. Stages. Thèse. Remplacements. En libéral. Aux urgences. Au Samu. Par ici, par là. Toujours changer de manière de travailler, de cabinet, de patientèle. Pas de débriefing de la part des médecins remplacés, déjà pour beaucoup au bord de la rupture. Un chèque. Un coup de téléphone : "tu es libre dans 6 mois ? dans 2 jours ?". Et puis à côté ses propres enfants qui grandissent (je parlerai un autre jour de la joie de devenir parent en étant étudiant de D2), qui attendent tard le soir que papa rentre de son travail pour une miette d'histoire. Son couple qui implose.

Alors la médecine devient une hydre. Tentaculaire, elle pompe chaque gramme d'élan vital. Plus on lui donne, plus elle en veut. L'ambiguïté devient la règle : trop de patients, ils m'emmerdent, pas assez, je tourne en rond et je prend quelques gardes en plus. Je ne prend plus le temps de m'asseoir que j'ai déjà rédigé l'ordonnance de celui qui vient. Avant de l'avoir écouté, avant de l'avoir examiné. Et paf, voilà, toi t'as une tête d'allergique, un pshit dans le nez et on n'en parle plus, et je m'en fout de ton chat cromignon que tu veux garder mais qui déclenche tes crises d'asthme. Toi t'as mal à la cheville (fallait pas jouer à Tarzan !), une attelle et c'est plié. Moins j'écoute, et plus je prescris. Des examens, des radios, des bilans. Des traitements, anxiolytiques, antidépresseurs. C'est plus simple que de passer 1 h à faire "oui, oui" pendant que toi, malade, déprimé, triste, tu me racontes ta vie. Et puis de toute manière, vous avez tous la même chose, une patraquerie générale, une malfoutose chronique qui ressort par le nez, par la bouche, par le cul. Espèces de malades !! Je ne vois plus aucun individu, mais une masse de demandeurs, de quémandeurs de soins, de médocs, d'examens, d'affection...

Tiens, un xanax dans le tiroir du bureau, ça peut pas me faire de mal de temps en temps. Et puis je dors si mal. Un petit stilnox le soir, c'est tout bon pour une nuit sans rêve, sans cauchemar. La dépendance possible à ces médocs ? Je m'en fous, je contrôle, je sais ce que c'est... je suis toubib, quand même. Et puis au moins ça m'empêchera d'entendre ma femme qui veut me réveiller à 3h du mat pour me raconter ses histoires. Sortir avec des potes, je ne sais plus ce que c'est. Et puis mes potes, avec 10 ans de fac et de nuits de gardes derrière moi, j'en connais plus aucun en dehors de la médecine. Il sont tous pris par leur boulot. Et que je te fais un stage interCHU par-ci. Et que j'aurai un clinicat par-là. Non désolé, j'ai une garde, je remplace encore ce soir, j'anime une conf' d'internat, avec mon stage en périph', je peux pas rentrer pour une soirée, j'ai une proposition d'association à l'autre bout de la région, je suis claqué, j'ai des courriers à dicter...

Le soir après le dernier patient, je zone au cabinet, internet est mon ami. Pas envie de rentrer chez moi. Font chier, ces gosses à pleurer tout le temps. Et puis pour la voir faire la gueule, hein.... pour ce qu'on fait tous les deux... de toute manière j'arrive même plus à bander, alors à quoi bon coucher ensemble... J'ai pris du prozac, puis du deroxat, du seroplex... un jour oui, un jour non, ça dépend de ce que je trouve dans les tiroirs d'échantillons de labos. Je comprend pas qu'ils puissent avaler ça, les déprimés, j'ai l'impression que ça ne me fait ni chaud ni froid. Hin hin hin, encore un coup de placebo !

Un jour, j'ai trouvé d'autre boîtes au fond de mes tiroirs. Du skénan, de la ténormine, du valium. Une ou deux boîtes de chaque ça devrait suffire.

Un jour j'ai eu la flemme de m'asseoir pour enlever un petit caillou qui se baladait dans ma chaussure.

Et j'en suis mort.


PS : naaan, je suis pas mort, même si le début raconte des situations vécues, la fin n'est qu'une fiction, toute ressemblance avec des situations vécues voudrait dire que vous êtes en médecine ou dans une autre profession de soin. Jetez vos godasses un petit moment, asseyez-vous le long du chemin, allongez-vous et regardez le ciel en écoutant pousser l'herbe. Inspiration, expiration... c'est la vie.

vendredi 28 mai 2010

Get out !!

Une dédicace spéciale pour Ambre, dont j'ai parcouru le blog avec grande émotion. Merci à toi pour ces instantanés de vie, exprimés avec finesse et sensibilité, autour de l'attente et de la naissance.


mardi 25 mai 2010

Volte-face

J'ai toujours de la peine à me rendre compte que quelqu'un que j'ai assez bien connu est devenu un gros con.

Je suis amené à accompagner une patiente de 50 ans qui a, disons, une maladie difficile. Du genre pas très sympa. Du style brutal. Elle est sportive, a fait 3 tours du monde en bateau, a toujours eu un mode de vie hyper-sain, aucun antécédents familiaux, dernier comprimé de doliprane pris il ya 15 ans... et puis en décembre, au retour de plusieurs mois de navigation, elle a une grosse gastro-entérite, un peu costaud, selles glairo-sanglantes et fièvre. Broaf, c'est pas si grave.... Ben en fait si. Avec une grosse tumeur du colon. Et puis pas mal de métastases, dans le foie... Bref, depuis janvier, c'est l'enchaînement des chimios, ses tumeurs répondent super bien, elle a un moral d'acier et, au-delà de l'angoisse normale dans une situation comme cela, un espoir de vie et de guérison inattaquable. Accompagnée par une équipe hospitalière, il faut le noter, à la fois techniquement, humainement et professionnellement géniale.

Et puis le mois dernier, elle a fait une sub-occlusion sur ce qui reste de sa tumeur (soit dit en passant après un stage de 10 jours à manger du boulgour et du quinoa chez des potes proches de la nature qui n'ont pas acheté ni une tomate ni une feuille de salade passe que c'est pas la saison...). Le chir propose de réaliser une résection partielle de sa tumeur pour faciliter les choses. Ce grand professeur, tout grand mæstro qu'il est, passe une heure à lui expliquer le pourquoi du comment, à la rassurer, à négocier la cicatrice, la reprise de continuité immédiate (sans l'étape stomie). Jusque là, tout va bien.

Alors elle voit l'anesthésiste. Qui la lamine. Qui en 20 minutes la brise, lui coupant toute la difficile confiance qu'elle a pu construire dans l'équipe soignante. Qui passe toute la consultation à lui dire que de toute manière c'est un cancer de super mauvais pronostic, que l'opération est super risquée, qu'elle risque de saigner la rage. Lui demande si elle a bien fait son testament. Qu'elle ne prévoie pas 10 jours d'hospit comme a dit le chir, mais qu'aussi bien elle restera 6 mois à l'hosto. Que d'abord il est taré ce chirurgien de proposer une opération comme ça à des gens comme elle. Qui lui dit que son dossier il ne l'a pas (ledit dossier est dans la pochette sur la table entre eux deux) et que ça va être galère pour l'endormir parce qu'elle est pas bien grosse. Que pour l'antalgie post-op : "pfff on va voir ce qu'on peut faire"... Bref, ça a été juste un cauchemar. Elle en a parlé aux infirmières qui répondent avec un mouvement d'impuissance : "c'est un pervers, il se régale à faire son sketch aux personnes fragilisées, tout le monde le sait, personne ne peut rien faire". Inutile de dire que c'est un autre anesthésiste qui s'occupera d'elle.

Et quand elle me dit le nom du connard, c'est un jeune chef de clinique en anesthésie, ancien collègue de promo, perdu de vue mais avec qui j'ai dû faire une grosse partie de mes fiestas de P2-D1, faluchard acharné et, de mon souvenir, plutôt sympa. Ben en fait non.

Je suis très en colère. C'est toujours amusant de voir comme certains hospitaliers ont un mépris affiché des patients ou des autres soignants qui les accompagnent. C'est facile de leur jeter la pierre verbalement et de rester confortablement dans son cabinet à se dire qu'on est meilleur qu'eux. Mais là, je pense que le verrou social et "hiérarchique" est largement dépassé. Je n'ai aucun scrupule à dire que je vais l'emplâtrer à la première occasion.

Groarrr !!!!

Illustration : Premières notes du Dies Irae, ("Jour de colère, que ce jour là..."), de la liturgie ordinaire. Extrait du Liber usualis de l'abbaye de Solesme.

jeudi 20 mai 2010

Bis repetita placent

Et bien voilà, il faut bien que les choses repartent d'elles-même.
Je me rends compte en relisant toutes ces notes qu'il est des instants privilégiés comme des moments douloureux qui méritent d'être gravés quelque part. Qu'il en est de l'écriture comme d'une relation humaine, de la pratique médicale comme des fluctuations de la pensée.
Inspiration.
Expiration.
C'est la vie.